Apprenons à protéger… cette flore qui nous protège
La flore microbienne présente dans notre tube digestif est un écosystème à part entière, qui participe aux processus de digestion et d’assimilation alimentaire, et nous protège contre les infections. En s’attaquant à la flore, les antibiotiques bouleversent cet écosystème. Notre digestion est perturbée, mais surtout nous ne sommes plus protégés contre les agressions extérieures. La pullulation des germes pathogènes est alors favorisée, contribuant à l’apparition d’une diarrhée. Comme vient de le prouver une étude anglaise, nous pouvons prévenir cet engrenage. A condition de savoir nous protéger : par une hygiène alimentaire équilibrée, et par un bon usage des médicaments probiotiques, que l’on redécouvre actuellement.
« Dans des conditions normales, le tube digestif est colonisé par 100 000 milliards de germes appartenant à environ 500 espèces différentes. Il y a donc plus de bactéries dans nos intestins… que notre organisme ne compte de cellules. » précise Gérard Corthier, chercheur à l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) et spécialiste des bactéries intestinales, à l’occasion d’un entretien exclusif avec Destination Santé.
Une société hiérarchisée… propre à chacun de nous
Lorsque l’enfant naît, il n’y a encore aucun germe dans son tube digestif. Dès les premières heures de la vie, le nouveau-né se trouve exposé aux germes présents dans l’environnement ou à ceux véhiculés par sa mère. La colonisation de son intestin commence donc très tôt… La flore qui s’y développe est au début peu variée, constituée de germes peu nombreux… Une flore dite « de type adulte » va lui succéder au bout de quelques semaines ou quelques mois.
Ces bactéries qui colonisent le tube digestif sont organisées en une sorte de société hiérarchisée, avec une flore dominante, une flore dominée, des germes de passage… Dans des conditions normales, ces germes réunis constituent un écosystème stable, au fonctionnement harmonieux. Et ils ne sont pas nuisibles, loin de là. Ils sont au contraire indispensables au fonctionnement normal de l’organisme.
Passés les premiers moments suivant la naissance il n’est pas d’humain, - ni du reste d’animal doté d’un tube digestif - qui n’ait une flore intestinale. Elle constitue un organe à part entière et comme tel, elle a des attributions précises.
Les espèces qui la constituent varient très peu en fonction de l’alimentation chez un même individu, qu’il mange beaucoup ou peu, ou qu’il passe d’une nourriture carnée à un régime végétarien. En revanche, elles diffèrent sensiblement d’un individu à l’autre, même si ces individus se nourrissent de la même façon ! Voyage au long du tube digestif La flore diffère également selon l’étage considéré du tube digestif. Si l’on « voyage » le long de ce dernier de haut en bas, on trouve au niveau de la cavité buccale une flore riche et variable. Au niveau de l’oesophage, de l’estomac et de l’intestin grêle au contraire, les germes - essentiellement de passage - sont rares voire absents. La flore digestive typique, riche, variée et stable, capable de jouer pleinement son rôle, ne se retrouve qu’au niveau du gros intestin.
Elle a une grande importance. Car elle participe aux processus de digestion - des graisses et des sucres en particulier - et à la synthèse de vitamines et en particulier de la vitamine K, qui joue un rôle important dans la coagulation.
Elle constitue aussi une « barrière » contre les germes venus de l’extérieur et potentiellement nocifs. Nous avalons en effet à chaque instant des bactéries de notre environnement, ne serait-ce qu’en ouvrant la bouche ou en mangeant. Même si certaines d’entre elles sont capables de déclencher une maladie infectieuse, elles ne nous rendent pourtant pas malades. Pourquoi ? Parce que la flore digestive – ou intestinale - neutralise ou détruit ces germes.
La flore normale contribue enfin de manière importante au fonctionnement du système immunitaire, le développement de ce dernier étant intimement lié au contact avec les germes présents dans le tube digestif. « Le système immunitaire ne se développerait pas en l’absence de la flore intestinale » explique Gérard Corthier.
Un équilibre fragile
Cet équilibre est fragile, à la merci des altérations de son environnement : infections, maladies de la nutrition, défaillances du système immunitaire peuvent avoir un impact important. Cependant, l’agression la plus virulente à laquelle la flore intestinale soit exposée est celle des antibiotiques. En s’attaquant aux germes pathogènes, ces derniers attaquent en même temps la flore intestinale et provoquent - pas toujours mais souvent - des diarrhées. Cette barrière étant devenue inefficace sous leur influence, les germes pathogènes ne sont plus chassés ou détruits, et peuvent provoquer une infection. Un phénomène aggravé par le fait que les fonctions digestives sont mal assurées par cette flore déficiente.
Selon la nature et le nombre d’antibiotiques administrés en même temps, selon la durée du traitement et la voie d’administration - orale ou parentérale (injection) - , les perturbations de l’écosystème seront plus ou moins marquées. Si elles sont légères, aucun désordre clinique ne se manifestera. Si en revanche elles sont importantes, différents troubles apparaîtront au premier rang desquels une diarrhée, dans 5% à 30% des cas.
L’enfant y est particulièrement exposé, car sa flore digestive n’est pas complètement développée et reste vulnérable aux germes pathogènes comme aux antibiotiques auxquels elle est très sensible. Une étude a ainsi démontré que les antibiotiques peuvent provoquer une diarrhée chez l’enfant dans 11% des cas. C’est le début d’un véritable cercle vicieux : en raison d’une barrière microbienne intestinale insuffisante, l’enfant est plus vulnérable que l’adulte aux infections ; le recours aux antibiotiques est donc plus fréquent et les effets néfastes de ces derniers sur sa flore intestinale sont plus fréquents, surtout si l’enfant est jeune… L’efficacité des probiotiques Ces diarrhées étant provoquées par l’altération de la flore intestinale dominante par les antibiotiques, il paraît logique, pour les prévenir, d’ensemencer le tube digestif avec une flore de remplacement. Le médecin utilise pour cela un médicament constitué de germes vivants non pathogènes. On l’appelle « médicament probiotique » parce que, loin d’être nuisible pour l’hôte, il le protège.
Un travail conduit par une équipe de l’hôpital Hammersmith de Londres et publié tout récemment dans le British Medical Journal a analysé les résultats de 9 grandes études particulièrement rigoureuses concernant l’efficacité antidiarrhéique des probiotiques en prévention lors d’une antibiothérapie. Ses résultats sont concluants, témoignant d’une diminution du risque de diarrhée de 34% à 37%. Ils plaident aussi en faveur de l’utilisation des probiotiques en clinique, compte tenu de leur efficacité mais aussi de leur innocuité, de leur faible coût et de leur facilité d’administration. Le recours aux probiotiques pour prévenir les diarrhées liées à l’antibiothérapie paraît d’autant plus justifié qu’une enquête de la SOFRES a révélé que parmi les sujets traités par antibiotiques, 1 sur 5 arrête spontanément son traitement du fait d’une diarrhée.
Voilà qui confirme l’intérêt des probiotiques dans cette indication. Mais attention, parmi les probiotiques il est important de bien distinguer les compléments alimentaires et les médicaments. Les premiers sont destinés à l’homme sain : vendus dans le commerce d’alimentation sous forme de boissons lactées, de laits fermentés ou de yoghourts, ils favorisent une bonne hygiène alimentaire. Les seconds sont délivrés en pharmacie sous forme de gélules dument dosées et contrôlées. Ils sont fréquemment prescrits par les médecins, notamment pour prévenir la survenue des diarrhées secondaires aux antibiotiques. Chaque chose à sa place, donc : il est illusoire de recourir à un aliment probiotique pour prévenir les inconvénients d’un traitement antibiotique. C’est votre médecin qui, s’il prescrit une antibiothérapie pour une quelconque infection, choisira éventuellement d’y associer un médicament probiotique.
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