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3 septembre 2010
Contre le SIDA, une guerre pas ordinaire !
[1er décembre 2005 - 00h00]
[mis à jour le 29 juillet 2009 à 14h51]

Enfants, adultes, aînés. Tout le village de Dabré, à 60 kilomètres d’Abidjan en Côte d’Ivoire, écoute religieusement son chef. « Nous souhaitons que les enfants qui ont dansé devant nous puissent continuer à vivre ». Et d’un mouvement de la main, il jette le liquide du verre qu’il tient entre ses mains. L’image est forte. « Je viens de chasser le SIDA de notre village » !

Après la symbolique, place au concret. Car ici, un comité villageois de lutte contre le VIH/SIDA est à l’œuvre depuis 2002. Quand Monsieur Constant, le président du Comité de Dabré prend la parole, le silence s’établit. « Continuez à vous protéger, mettez des préservatifs », lance-t-il à l’assemblée. Puis il dresse un rapide bilan des activités menées depuis 2002. « Les jeunes utilisent de plus en plus les préservatifs. Et aujourd’hui nous connaissons de mieux en mieux la maladie  ».

C’est déjà une vraie victoire… Car en Afrique subsaharienne, les rapports sexuels non protégés sont de loin le mode de transmission prédominant du VIH. Mais ni ce Comité villageois ni ses 3 800 homologues de Côte d’Ivoire n’auraient jamais vu le jour sans une rencontre. Celle de l’Agence nationale ivoirienne d’appui au développement rural (ANADER), et des laboratoires Merck Sharp and Dohme. La première est une structure mixte –public/privé- spécialisée dans l’ingénierie agricole. Les seconds sont l’un des principaux groupes pharmaceutiques mondiaux, impliqués dans la recherche sur les antirétroviraux contre le VIH… et dans l’action humanitaire en Afrique.

A l’occasion d’un congrès sur le VIH/SIDA qui se tenait à Barcelone en 2002, l’ANADER constate l’absence totale de programmes de lutte en milieu rural. Amers, ses responsables lancent alors un appel. Car chaque année, 50 de leurs agents sur un effectif total de 3 500, décèdent du VIH/SIDA !

Un ministère du SIDA !

Les deux partenaires s’allient. Le laboratoire apporte son appui en formant les médecins de l’agence : connaissance de la maladie et de sa prise en charge. « Aujourd’hui » précise le Dr Benjamin Badou de l’ANADER, « nous menons une politique active de sensibilisation au dépistage auprès de nos agents. Et si leur séropositivité est avérée, leur traitement est pris en charge à 100% par l’ANADER ».

Au fil des réunions et des formations, les deux équipes intensifient leur collaboration. Elles montent un dossier pour bénéficier du Plan d’Urgence du Président (des Etats-Unis) pour la Lutte contre le SIDA (Pepfar). Le nom du projet ? « Extension rapide de l’accès à la prévention, à la prise charge et au traitement du VIH/SIDA en milieu rural ». Car 60% des Ivoiriens sont des ruraux. En septembre dernier 4 millions de dollars tombent dans l’escarcelle de l’ANADER et de ses 3 partenaires : le Réseau des professionnels des médias et des arts engagés dans la lutte contre le SIDA, Population Services International et ACONDA-VC.

Si la population civile se mobilise de manière exceptionnelle, le personnel politique n’est pas en reste. A telle enseigne que la Côte d’Ivoire est le seul pays au monde à disposer d’un ministère dédié à la lutte contre le VIH/SIDA. Une initiative prise par le Président de la République, Laurent Gbagbo, dont le pays est un des plus durement frappés d’Afrique de l’Ouest. Selon les chiffres officiels, 7% de la population serait touchée. Soit 570 000 cas ! Des jeunes pour la plupart, les plus actifs donc… Un fléau de plus pour un pays en proie à une guerre latente.

Mais un pays soudé contre la maladie. Au total, 33 millions de dollars ont été distribués en Côte d’Ivoire par le Fonds Pepfar. Une bouffée d’oxygène, un espoir… Comme souvent en Afrique subsaharienne, les moyens manquent. « L’Etat consacre 180 000 dollars (par an) à la prise en charge du VIH/SIDA. L’effort de l’Etat est faible, mais nous sommes un pays pauvre. C’est donc grâce aux aides extérieures que nous pouvons agir efficacement", explique le Directeur du Programme national de Lutte contre le VIH/SIDA.

Chaque patient ne peut bénéficier d’une prise en charge thérapeutique. « Nous donnons le traitement à partir d’un certain taux de CD 4 - des globules blancs qui organisent la réponse du système immunitaire n.d.l.r.. Nous sommes obligés de sélectionner les patients ». A titre d’exemple, rappelons que l’Etat, les ONG et les agences spécialisées estiment que 78 000 malades justifieraient d’une prise en charge.

Informer pour prévenir

Mais aujourd’hui, seuls 14000 séropositifs sont traités. Un traitement souvent mal accepté par cette population. « Les Africains n’aiment pas les traitements au long cours, ils n’y sont pas habitués. L’observance est donc très mauvaise », constate le Dr Benjamin Badou. Il déplore pour cette année, 5 décès d’agents de l’ANADER dus au virus. « Ils étaient pourtant sous traitement », confie-t-il.

Même son de cloche à Dabré. « Dans la mentalité africaine, quand on reçoit un traitement, c’est pour être guéri », souligne le Dr Sébré Désiré qui est en charge du Centre de Santé. « Ici le SIDA signifie la mort, les gens ne conçoivent pas que l’on puisse vivre avec le virus ». Deux témoignages qui montrent que la lutte contre le VIH/SIDA ne repose pas uniquement sur les traitements et leur prix.

Et justement, le travail de l’ANADER est d’œuvrer pour changer ces comportements. En contact permanent avec les villageois, ses agents insistent sur la prévention, la connaissance de la maladie, son mode de transmission… Et les messages passent. Notamment auprès des jeunes. « Nous avons compris ce qu’était le VIH/SIDA et comment s’en protéger », affirme Ake, 19 ans. Joseph lui, s’occupe d’un point de vente de préservatifs. « Nous sommes régulièrement en rupture de stock », constate-t-il.

La peur du jugement

La stigmatisation et la discrimination à l’égard des victimes du VIH/SIDA ne faiblissent pas. Certes les mentalités évoluent. Mais trop lentement… « Quelqu’un qui a le SIDA, ce n’est pas un extra-terrestre », s’énerve Mathieu. « Cette maladie fait très peur. Certains ne veulent pas partager leur repas avec une personne malade. Le Comité de lutte du village essaie de convaincre les habitants, mais il y a de fortes résistances, surtout de la part des plus âgés ». C’est pourquoi peu d’Ivoiriens acceptent de se faire dépister. « Ils ont peur », estime le médecin de l’ANADER. Peur du jugement de la famille. Peur d’être exclus…

Les belles anecdotes ne manquent pourtant pas. Comme celle de ces trois femmes, séropositives, venues témoigner au siège de l’ANADER. « Quand tu t’acceptes en tant que porteur du virus et que l’autre ne pose pas sur toi un regard accusateur, le reste suit » affirme l’une. Aucune de ces femmes, mariées à des maris séronégatifs, n’a été menacée de divorce. Elles sont même plutôt couvées par le regard attendri de leurs époux.

L’objectif de l’ANADER d’ici 2008, est de sensibiliser 300 000 personnes ; d’en dépister 100 000 et d’accompagner 7 000 orphelins et enfants vulnérables. Pour y parvenir, plus de 700 villageois vont être formés à la prévention. Et les responsables de l’ANADER ambitionnent de créer un Comité de lutte contre le VIH/SIDA dans chacun des 12 000 villages ivoiriens. Enfin, plus de 300 programmes radiophoniques et 4 500 spots d’information vont être diffusés dans 8 dialectes différents.

Villes et villages sur un pied d’égalité !

Car ici tout repose sur la tradition orale. Plus de 60% de la population étant analphabète, l’information ne parvenait pas aux ruraux. La plupart des jeunes villageois se sont forgé leur opinion sur le VIH/SIDA grâce à la radio et la télévision. « La maladie, on en parle beaucoup en ville. Mais à la campagne, les gens n’ont pas accès à l’information » affirme Raphaël Agneroh, chargé du programme à l’ANADER. « A ce jour, les prestations de services en VIH sont concentrées dans les centres urbains ».

Aux côtés de l’ANADER, MSD se charge de former les professionnels de santé. Et pas seulement en Côte d’Ivoire. Depuis 2002, près de 400 médecins du Rwanda et de Côte d’Ivoire ont été formés en Europe. Et le plus important peut-être est qu’à leur retour, ils ont formé d’autres soignants. Même dynamique avec les assistances sociales, qui reçoivent une formation orientée vers la communication. Ensuite, elles sont chargées d’inciter au dépistage.

A l’image des traitements pour prévenir la transmission mère-enfant donnés gratuitement par Boehringer-Ingelheim, ou encore du programme d’accès aux soins et aux traitements de la Fondation GlaxoSmithKline, les équipes de Merck Sharp and Dohme travaillent en étroite collaboration avec la société civile et les autorités sanitaires.

L’exemple de la Côte d’Ivoire est édifiant. Certes il reste encore beaucoup à faire pour « bouter le VIH/SIDA du pays », selon l’expression du chef de Dabré. Sur le terrain pourtant, la mobilisation est remarquable. Qu’il s’agisse du médecin, du vendeur de préservatifs, de l’agent de l’ANADER, des membres des comités villageois de lutte contre le VIH/SIDA, chaque acteur s’investit activement. Avec entrain, optimisme et surtout de manière coordonnée. Il y a urgence, près de 50 000 vies disparaissent chaque année en Côte d’Ivoire à cause du SIDA.

LES IVOIRIENS AUX COTES DES ORPHELINS

Plus de 14 millions d’enfants dans le monde ont perdu l’un de leurs parents, voire les deux à cause de la maladie. Or il existe très peu de politiques nationales susceptibles de les soutenir. En Côte d’Ivoire, les politiques se sont saisis de la question. Ils ont pris le problème à bras le corps. Car dans ce pays, plus de 310 000 enfants de moins de 15 ans doivent affronter la vie. Seuls. Et les projections pour 2008 parlent même d’un million d’orphelins.

Au ministère de la Solidarité, de la Sécurité et des Handicapés, une cellule spécifique à la prise en charge des orphelins du SIDA a été mise en place. Une expérience concernant près de 6 000 enfants a été menée sur 6 sites pilotes. Chaque enfant a bénéficié d’un kit scolaire, d’une prise en charge alimentaire, psychologique et juridique. « Il faut vite leur apporter une aide, nous devons travailler dans l’urgence », explique Daniel Comet, Directeur de Cabinet. « Nous attendons beaucoup de notre partenariat avec l’ANADER pour notamment, toucher les enfants qui vivent à la campagne ».

QUAND L’ABSTINENCE BAFOUE LA CULTURE LOCALE

Abstinence, fidélité, préservatif. Voici dans l’ordre les messages de prévention véhiculés par les structures qui bénéficient du Fonds Pepfar. Oui, l’abstinence y figure bel et bien en première place ! D’ailleurs un recueil de slogans traduit en 16 langues et dialectes a été distribué aux jeunes ruraux. Florilège : « S’abstenir, c’est éviter le doute » ; « C’est plus rassurant d’être abstinent » ; « L’abstinence, mon vaccin contre le SIDA »…

Sans surprise, ces messages sont très difficilement acceptés. « L’abstinence, je ne sais pas ce que c’est », clame Jimy (17 ans) de Dabré. « Je fais l’amour plusieurs fois par jour, comme mes frères et l’ensemble de ma famille. ». Sur le terrain, cette réalité a été bien comprise. Les opérationnels ont littéralement retourné la triade abstinence, fidélité, préservatif. Ils conjuguent à la place, préservatif, fidélité, abstinence. Avec apparemment, une bonne écoute. Les Ivoiriens, qui tournent encore en dérision leurs ancêtres les gaulois, ne devraient donc pas avoir l’occasion de railler à l’identique l’Oncle Sam…

Source : De notre envoyé spécial en Côte d’Ivoire

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